Je suis un enfant de Mambanda

On dit souvent qu’on ne choisit pas là où on naît, c’est peut-être vrai mais je pense que ce n’est pas un hasard. En grandissant chacun de nous finit à un moment donné par s’adapter à l’environnement qui l’héberge. J’aime dire que je suis « Enfant d’Africa », « Enfant du Cameroun, de Douala, des ses kwatts ». Mambanda est un des kwatts (quartier) shows de la ville de Douala, situé dans le 4e arrondissement dans la localité de Bonaberi. J’y ai vécu la grande partie mon enfance et mon adolescence. Les échos de ce quartier très souvent ne lui offrent pas bonne réputation. La situation précaire des habitants qui y vivent, les calamités répétées, et les nombreux faits divers qui ont parfois été relayés par Massa toc toc, dans son émission « Pidgin news » sur Radio Equinox ternissent son image.

Quatre tribus principales constituent en majorité la population de Mambanda : Les Dschang, les bafang , les Bamenda et les Bamoun. Au milieu d’eux, je peux vous dire, j’en ai vues et connues des choses. Ici on grandit en faisant avec l’essentiel, certains sont mieux lotis que d’autres. Tous ces enfants que vous voyez souvent dans vos rues avec des plateaux d’arachides, certains sortent de là. C’est une vie de combattant où la subsistance journalière est prioritaire. Chacun doit se battre de ses mains et savoir faire un petit quelque chose pour bouffer. A défaut, nombreux sont en proie à la délinquance et choisissent la route du braquage, du vol ou du crime, ce qui a rendu au fil du temps le quartier non sécurisé. Certains de mes congénères ont dû laisser les bancs trop tôt, faute de moyens ou alors par manque de volonté, ne voyant pas de perspectives. A 20 ans je peux vous dire que la majorité d’entre eux avait déjà pris leur autonomie et s’occupaient de leur famille. Oui c’est un peu ça Mambanda, la rage de réussir, des aînés qui voyagent par dizaine chaque année pour l’occident afin de se chercher et revenir partager avec la famille.

Le laxisme y règne abondamment un peu plus que dans les autres quartiers, et ici le plus fort fait sa loi et se fait respecter. On en a vu tuer en plein jour, faire des allers-retours à la prison de new bell. Cela cultive chez tout le monde une méfiance généralisée et chacun construit ses défenses en adoptant les attitudes du milieu car si tu te laisses faire, on te marchera dessus. Je connais ces jeunes filles qui allaient vendre des oignons, des tomates, du cube, de la banane, du sel, des sucettes chaque weekend ou chaque mercredi après les cours. Qu’il pleuve ou fasse soleil, ces jeunes garçons, les pieds dans la boue et dévorés par les eaux, portant sur la tête un plateau d’arachides, un glacière, ou toute chose qui se vend, allaient attaquer le dehors à la recherche de clients. Ces mamans qui ne dorment presque pas, concentrées à vendre des condiments, des bananes, avocats et autres fruits, du pain haricots, des beignets, des caramels … afin de mettre quelque chose dans la marmite. Voilà des clichés…

Je citerai aussi le phénomène de « Sorcellerie » auquel le quartier est en proie. De nombreux pratiquants de la magie noire passent leurs nuits à nuire à leurs voisins. C’est si grave que certains arrachent même la vie à d’autres par les voies occultes. Il y a des Mamans et Papas que l’on reconnait officiellement comme sorciers. Des souris qui ouvrent des marmites, des « Mboma » (Serpent mystique) dans les toilettes, des rêves, des fausses couches… Nombreux ont vécu tout cela.

Entre nos maisons très serrées, on a une facilité de communication avec le voisin, ce qui fait qu’en général les secrets ne se cachent pas, les murs ont des oreilles. La saison pluvieuse est bien sûr très difficile, car le quartier n’est pas drainé et de nombreux secteurs manquent de canalisation. Il arrive même parfois que les inondations atteignent un mètre de hauteur. Imaginez l’état des maisons en carabottes en ces moments. Chez moi c’était grave, il fallait non seulement sortir de l’eau qui entrait par le sol, mais aussi celle qui entrait par la toiture toute percée. Je ne vous dis pas le calvaire qui s’est souvent répété.

Toutefois, ne croyez pas que vivre à Mambanda fait de vous un raté, c’est un quartier de battants, où l’école de la sagesse vous forge. Si l’on survit à Mambanda , on peut réussir n’importe où, c’est sûr. J’ai vécu une enfance faite de plein de petits jeux comme tous les enfants du Cameroun. En milieu cosmopolite, j’ai pu apprendre les cultures et langues de plusieurs tribus et surtout, le pidgin qui y est très parlé. J’ai appris certains codes efficaces de défense et prévision de mon vis-à-vis. J’ai même été un brillant écolier, et je suis quelqu’un de cultivé comme une bonne partie de mes amis d’enfance. Aujourd’hui, la scolarisation est plus accentuée qu’autre fois d’ailleurs. C’est de Mambanda, que viennent les rappeurs JOVI et SPIDO et le blogueur que je suis aujourd’hui, tout comme de nombreux autres potentiels acteurs de la société civile. La route est longue et s’accomplir, lorsqu’on vient des dessous du monde, n’est pas chose évidente, mais c’est possible. On n’a pas les mêmes chances au départ mais, on peut avoir de superbes capacités comme tous ces gens déterminés que j’ai vu autour de moi durant ma vie.

Comme quoi ce n’est pas une fatalité de naître en milieu défavorisé.

6 réflexions au sujet de « Je suis un enfant de Mambanda »

  1. on dirait que tu décris Bilonguè, dans le 3ème arrondissement du Wouri, le kwatt de mon enfance. J’y ai grandi avec les inondations, la sorcellerie… et la justice populaire. Un cadavre de présumé voleur devant notre porte ou celle de notre voisin le plus proche tous les 5 jours…
    Bien frangin! Beaucoup de courage pour la suite!

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